C’était le 11 janvier 1995, en plein hiver et dans le froid glacial de l’Ouest américain. Mon coeur palpitait à faire fondre la neige. Pour la première fois dans la longue histoire qui lie les hommes et les loups, un avion-cargo décollait d’une piste gelée de la province d’Alberta au Canada avec pour seuls passagers des loups sauvages. Destination : le parc national de Yellowstone, à des centaines de kilomètres au sud. Deux jours plus tard, ces douze premiers candidats à la réintroduction, prélevés sur des populations sauvages canadiennes pour l’heure aussi confortablement installés que possible dans leurs boxes de transport allaient retrouver les hauteurs enneigées des montagnes du Wyoming. Je savais que nous vivions un moment capital de l’histoire contemporaine du loup américain : la genèse de leur retour dans l’Ouest. La reconquête de leurs anciens territoires était enfin en marche. Pour nous, c’était aussi un moment de soulagement, d’excitation et de joie. Cette opération organisée avec minutie, soutenue par une logistique de pointe, j’en rêvais depuis plus de dix ans. Depuis des mois, je travaillais jour et nuit pour que notre projet aboutisse. Nous avions tout surmonté. Des obstacles énormes administratifs, techniques, financiers, politiques et culturels avaient été franchis. Des dizaines d’hommes et de femmes s’étaient surpassés dans l’espoir de ce jour. Et les douze premiers loups, équipés de colliers émetteurs, ont découvert enfin les montagnes vierges de Yellowstone. Depuis, ce groupe a été renforcé par dix-neuf loups canadiens arrivés en janvier 1996. Une troisième réintroduction, prévue pour le début 1997, s’est avérée inutile. Les premiers arrivants se sont acclimatés et multipliés au-delà de toutes nos espérances : ils sont plus de cinquante à ce jour. Onze nouvelles meutes courent librement dans les limites du parc, un million d’hec-tares au total. A la fin de l’hiver 1997, avec la naissance des nou-velles portées, nous pensons qu’ils seront plus de soixante-dix à Yellowstone. Et bien plus nombreux dans les années à venir. Alors, ils franchiront les frontières de ce parc national pour reconquérir de nouveaux territoires. Et un jour peut-être, ils seront de retour dans les autres Etats de l’Ouest américain. La recolonisation naturelle est un processus simple. Une stratégie de reconquête à laquelle les loups excellent. Les jeunes quittent leur meute natale et traversent des centaines de kilomètres à la recherche de nouveaux espaces. Cette soif d’horizons qui caractérise le loup tout comme elle définit souvent l’homme  leur permet de rencontrer des partenaires de sexe opposé. Et ainsi se fondent les familles nouvelles. Pour l’heure, une seule ombre à ce tableau : les treize loups qui ont trouvé la mort à Yellowstone. Les uns de causes naturelles, les autres percutés par des voitures. Deux d’entre eux sont tombés sous les balles de tireurs lunatiques. Des morts prévisibles. Il faudra encore quelques années pour que les gens d’ici s’habituent à leur présence, oublient les préjugés et ouvrent leur coeur à la coexistence pacifique. Je suis confiant. Partout où il est revenu, dans l’Idaho comme dans le Montana, le loup n’est plus seulement toléré. Je souhaite à tous, hommes, loups et coyotes, de grands moments de joie dans une liberté partagée partout où il est revenu, le loup n’est pas seulement toléré, il est aimé !